21 – Les « squouatèrs »


 

Alice se redresse dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle tient encore dans ses mains ses mots croisés, son crayon de papier et sa petite gomme tellement usée qu’elle ressemble à une petite boule plus ou moins blanche. Elle ne s’est pas sentie s’endormir, mais cette petite sieste lui a fait du bien. D’ailleurs, quelle heure peut-il bien être ? Elle pose le carnet, crayon et gomme sur la petite table ronde près de son fauteuil. Puis elle regarde autour d’elle : oui, elle n’a pas rêvé, elle est bien dans sa maison, dans leur maison.

Jean-Jacques lui manque tellement par moments. Il lui arrive même de lui parler à voix haute comme s’il était encore là, à pouvoir lui répondre. Parfois, plus rarement maintenant, elle pense reconnaître son mari dans une silhouette qui passe dans le couloir, ou dans la rue quand elle regarde par la fenêtre. Mais c’est dans leur maison que son absence lui pèse le plus. Elle se redresse un peu lourdement. C’est fou comme les années peuvent peser ! Plus jeune, elle riait quand sa mère lui disait cette expression : « le poids des ans »… Pour elle, ça ne voulait rien dire : qu’est ce qu’une année ? Du temps, rien de plus ! Comment imaginer qu’une année suivie d’autres années puissent peser, et lourd en plus ? Et bien, c’est le cas ! Avec le temps, les forces s’en vont comme happées par la vie, peut-être pour que la jeunesse les attrape au vol ?

Elle attrape son gilet, le mauve, celui que Jeannot appréciait tant, car il commence à faire froid. Alice met aussi un foulard en soie rose autour de son cou. C’est bien connu : c’est par le cou que la chaleur du corps s’échappe ! Elle replace quelques mèches de cheveux blancs derrière l’oreille, se sourit dans la glace de l’armoire : ça va, pour une vieille, elle assure encore, comme dirait Alexia, sa petite fille préférée… Comme elle n’en a qu’une, se dit-elle, il n’est pas bien difficile qu’elle soit la préférée ! Son petit frère est un garnement aux yeux tendres ; Alice ne résiste pas à un seul de ses sourires charmeurs, et Théo en abuse largement !

Il est temps d’aller rejoindre sa fille, à défaut de voir les petits-enfants. Alice ouvre la porte de sa chambre avec douceur. Elle marche tranquillement dans le couloir en direction du salon où elle se trouve très certainement. Elle entend rire, comme avant pense-t-elle. Nathan est là ! Frère et sœur sont-ils, frère et sœur resteront-ils !

Alice s’adosse à la porte du salon pour les observer à son aise. Rose attrape la cigarette que tient Nathan et la jette par terre, l’écrasant du pied comme s’il s’agissait d’un perce-oreille, ce dernier étant l’ennemi public n°1 de Rose. Nathan s’étouffe en recrachant la fumée. Il n’a pas l’air d’être changé. A le voir comme ça, rien ne pourrait dire qu’il souffre d’amnésie. C’est à peine s’il a les cheveux plus longs que cet été… Peut-être est-il un peu plus pâle aussi…

Rose et Nathan, dans un même geste, regardent à ce moment-là en direction du portail. Ils ont dû entendre quelqu’un arriver. Alice se dirige alors vers la porte-fenêtre, tout en resserrant sur elle son gilet et son foulard. Elle ouvre la porte d’un air décidé. Le sourire est accroché à ses lèvre jusque dans ses yeux tant elle est contente de voir son fils et qu’il aille, ma foi, plutôt bien.

« Bonjour, mon garçon !

– Maman ! Bonjour ! Tu as donc fini ta sieste ? Oh, ne me dis pas que nous t’avons empêché de dormir, dit Nathan d’un ton taquin.

– Bien sûr que si ! Vous faisiez un tel tapage que les oiseaux se sont mis à chanter à tue-tête pour couvrir vos voix !! lui répond-elle en riant. Ça me fait plaisir de te voir ! »

Nathan regarde sa mère avec une expression un peu étrange, autant de contentement de la voir que de surprise. Mais Alice n’a pas le temps de pouvoir en dire plus, car une voiture blanche vient de s’arrêter devant le perron. Le conducteur descend en ahanant, un pied après l’autre. Puis il se redresse et claque la portière.

Il s’agit de Robert le voisin. Ils l’ont toujours appelé comme ça, car ils étaient voisins du temps où Robert avait sa ferme à la sortie du village. Maintenant qu’il l’a vendue, ils sont un peu plus éloignés, mais il est resté « le voisin ». Il explique à Alice qu’il a vu la cheminée fumer en passant chercher le pain à la boulangerie, ce matin, mais qu’il n’avait vu personne quand il s’était arrêté. Alors, il s’inquiétait, pensait qu’il s’agissait peut-être de « squouatèrs » comme il dit, mais qu’il est bien content de les voir tous là, même en cette saison !

Au mot de « tous », Nathan tique mais se ressaisit aussitôt. Cela aurait pu passer inaperçu mais Alice avait l’œil sur son fiston chéri. Il allait être dur de tout révéler à Nathan, oh oui, ça allait être vraiment dur. Mais peut-être que cela lui rendrait sa mémoire ?

Robert accepte le verre de cidre de l’amitié avant de repartir à la maison rassurer sa petite femme. Il n’y avait donc pas de cambrioleurs dans le quartier, tout allait bien.

Oui, pense Alice, il n’y a pas de malfaiteur ici, si ce n’est un voleur de mémoire ! Qui rendra cette mémoire si précieuse à Nathan ?

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Un crayon et un bloc-notes !


 

Je ne cesse de repasser sans arrêt les derniers instants que j’ai vécu. Quand l’ambulancière… quel est son prénom déjà ? Quand l’ambulancière a pilé pour éviter la biche, j’ai eu la sensation que ma vérité était là, à portée de main, comme un mot qu’on connaît, qu’on n’arrive pas à dire et pourtant qu’on a au bout de la langue.

J’ai réellement eu la sensation d’un voile qui se déchirait, mais j’étais toujours aveugle… Comme si la lumière était si violente que je ne pouvais la regarder en face. Je n’ai plus cette impression de déphasage, quoique… Je ne dors plus dans ma chambre, mais dans la chambre d’amis…

Rose m’a parlé de Maman, mais pas de Papa. Il a dû sortir faire quelques courses, ou aider un voisin, comme à son habitude.

Je m’assieds sur le lit, le dos sur le mur. Cette pièce a quelque chose de différent, mais quoi ? Ah oui, le papier-peint ! Il a été refait, presqu’à l’identique. Je passe ma main sur le mur, comme pour tenter de percer son secret, comme si son secret faisait partie de mon histoire. Mais rien ne se passe. Bizarrement, depuis que je me suis cogné à l’appuie-tête, j’ai moins mal à la tête. Et ça fait du bien ! A moins que ce ne soit le café ?

J’ai dit à Rosie que j’étais fatigué. C’est vrai, mais c’est surtout que je n’avais pas envie de parler. Je voulais me retrouver seul. J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas eu de tête à tête avec moi-même. J’ai toujours aimé être en compagnie, mais j’aime tout autant un peu de solitude. Ça me permet de me recentrer, d’évacuer le stress de ces dernières semaines. Ça a été tellement dur…

Mais ? Qu’est ce que je viens de penser ? Du stress ces dernières semaines ? Dur ? Le voile s’est bien déchiré ! Je ne sais pas pourquoi j’ai été si stressé, mais c’est un début !

Réfléchis, mon vieux, réfléchis ! Qu’est ce qui s’est passé ? Allez ! Fais un effort !

Rien… Rien ne me revient… C’est comme dans la voiture, tout à l’heure… Il faut que je note ça tout de suite, avant d’oublier ! Voyons, avant, dans le tiroir de la table de nuit, il y avait toujours un crayon et un bloc.

Yes !! Alors, quel jour sommes-nous, déjà ? Vendredi… ah je ne sais plus !

Bon, tant pis, j’écris :

« Vendredi :

– Ça me permet d’évacuer le stress de ces dernières semaines, de me recentrer – la solitude.

– Ça a été tellement dur. »

Tout ça me fatigue, mais il s’agit d’une fatigue psychique ou nerveuse, je ne saurai dire.

Allez, mon vieux, motive-toi ! Tout ça va te revenir, c’est certain !

Je pose le carnet sur le lit. Finalement, je décide de vider mon sac. Je range les habits dans l’armoire, les magazines dans le chevet. Qu’ai-je fait de ma veste ? Peste ! Je ne me souviens pas ! Satanée mémoire ! Même pour des petits trucs, elle ne marche pas ! Et toujours pas de cigarettes !

J’ai une envie furieuse de fumer… Impérieuse serait plus exact. Je sors de la chambre et m’en vais vers le salon, d’un pas décidé. J’espère que Rose y sera. Tiens, ça me fait penser, où dort-elle, elle ? Dans sa chambre ?

J’ouvre fermement la porte du salon. Rose est là. Elle regarde par la porte-fenêtre.

« Tu attends quelqu’un, sœurette ?

– Ah c’est toi ? Finalement, tu ne dors pas ?

– Non, j’en suis incapable. Dis-moi que oui, tu fumes toujours ? »

Rose, toute étonnée, se met à rire doucement et me répond :

« Oui, je n’ai pas réussi à me guérir de mon vice, contrairement à toi !

– Moi ? Ne me dis pas que j’ai arrêté de fumer ?

– Et bien, c’était ta résolution de 2010, et j’avoue que tu m’as bluffée ! Tu tiens le coup… Enfin, jusqu’à présent… Toi, ne me dis pas que tu veux fumer ? Là ? Maintenant ? me taquine-t-elle.

– Je rêve d’une cigarette… Je n’en peux plus, j’ai besoin de fumer, là tout de suite ! lui dis-je d’une voix pressée et tendue.

– Ok, on ne va pas rajouter à ton mal-être, mais permets-moi de te dire que tu fais une erreur… Avoir tenu onze mois et lâcher prise comme ça, à cause d’une amnésie… C’est bête, quand même ! »

Elle attrape un paquet dans la poche de son gilet, en tapote le derrière pour en faire sortir une cigarette qu’elle me tend avec un briquet.

« Je te rappelle qu’on ne fume plus dans la maison. La clope, c’est…

– Dehors ! Oui je sais ! Merci, tu me sauves la vie !

– Non, là, je te tue à petit feu… Blague à part, je viens avec toi, je vais en fumer une avec toi.

– C’est une Menthol ? Tu es passée à ça ?

– Oui.. Quand je t’ai vu y arriver, je me suis dit que j’allais arrêter moi aussi. Mais je n’y arrive pas, le stress… C’est Gaby qui est déçu, mais bon, elles sont plus légères et j’en fume plus que trois ou quatre par jour. Un jour… »

Elle ouvre la porte-fenêtre et sort la première. Je lui tends le briquet, flamme sortie, pour qu’elle puisse allumer sa cigarette. J’allume la mienne, j’aspire avec délice une première bouffée… Et je me mets à tousser comme si la mort venait d’entrer par mes poumons. Rose éclate de rire, me prend des mains la cigarette que je tiens et la jette par-terre avant de l’écraser avec sa chaussure. Elle a raison, j’ai bien arrêté de fumer… Ou alors, c’est parce que c’est une Menthol ? Je soupire autant de regret que de soulagement. Je regarde le soleil dehors. Les oiseaux chantent. C’est un plaisir que d’être là, toujours autant complice avec ma sœur. C’est alors que j’entends le bruit d’une voiture.

Le temps d’un café


 

Rose me prend avec tendresse le bras, m’emmenant vers la cuisine. Elle ressemble à Maman quand elle fait ça. Je me laisse faire avec plaisir. Je me sens tellement las.

« Maman fait sa sieste, tu veux un café ?

– Je veux bien. Ah ça fait du bien de rentrer à la maison !

– Qu’est ce que c’est que cette histoire de biche ? me demande Rose, avec curiosité mais aussi amusement.

– Elle était en train de me regarder quand une biche a traversé la route devant nous. Elle l’a évitée de justesse, mais qu’est-ce qu’elle m’a fait peur !

– C’est pour ça que tu es pâle comme la mort ? Hier, tu avais bien meilleure mine.

– C’est quoi cette histoire d’amnésie ? C’est lié à mon mal de tête ?

– Je crois, oui. Tu es tombé sur la tête, si j’ai bien compris ce qu’a dit le docteur. Du coup, tu as perdu la mémoire des quatre dernières années. Tu veux du sucre ?

– Oui, un morceau, comme d’habitude.

– Non, pas comme d’habitude ! La dernière fois que je t’ai fait du café, tu en as mis deux… »

Rose sourit. Elle est toute de patience avec moi. Deux sucres ? C’est étonnant… Je touille mon café, pendant un long moment, comme à mon habitude, enfin, celle que je me connais.

Tout à l’heure, j’ai eu vraiment peur. Ça m’a rappelé la fois où Sabine a tamponné l’arrière d’un bus à qui elle avait refusé la priorité alors qu’il sortait de son emplacement. Le pare-choc de sa voiture ressemblait à un peigne mal fixé. Elle roulait à 50 km/h mais ça avait suffi pour casser sa voiture, sans compter l’humeur du chauffeur du bus ! Brrr quel mauvais souvenir ! Comme elle, je n’avais eu aucune égratignure, mais quel choc !

Je reprends :

« Les quatre dernières années ? Mais, en quelle année sommes-nous ?

– En 2010. Nous sommes le vendredi 5 Novembre 2010.

– Ce qui signifie que la soirée de Sabine a eu lieu il y a quatre ans… alors que, pour moi, c’est demain qu’elle aura lieu ! Et je ne sais pas ce qui s’y est passé… Tu sais, je ne comprends pas pourquoi elle n’est pas venue me voir.

– Tu te souviens de ça ? demande avec intérêt Rose.

– Je sais juste que je l’ai attendue et que je ne l’ai pas vue. »

Je soupire doucement. je goûte le café, le trouve encore un peu chaud, mais continue à le savourer lentement. Il est bon. Il fait du bien. Sa chaleur passe dans tout mon corps : d’abord le palais, mes joues, mon œsophage et enfin mon estomac. Sa chaleur irradie et me rebooste un peu.

« Je crois que je vais aller me reposer un peu, dis-je à ma sœur préférée.

– Je t’ai préparé la chambre bleue.

– La chambre bleue ? dis-je avec étonnement, mais pourquoi pas la mienne ?

– La tienne est plus grande, nous avons mis deux lits de 90 dedans, pour mes enfants quand nous venons en vacances ici.

– Oh mes neveux ! Comment ai-je fait pour les oublier ? Comment vont-ils ? Sont-ils ici ? »

Rose se met à rire, un vrai rire qui passe des lèvres aux yeux en faisant des étincelles.

« Ils ne sont pas ici, les vacances sont finies. Par contre, ils vont venir passer quelques jours avec nous. Tu vas les trouver changés ! Alexia a 13 ans, toujours blonde aux yeux bleus très clairs, elle est plus grande que moi et a une main littéralement collée à son portable qu’elle ne quitte pour ainsi dire jamais. Théo ressemble de plus en plus à Papa, comme lui, il est brun aux yeux gris, et bronze dès le moindre rayon de soleil. Il m’arrive aux épaules maintenant. Lui, ce n’est pas un portable qu’il a perpétuellement dans sa main, mais sa console nintendo DS et son MP4.

– 13 et 9 ans ! Comme ils ont grandi dis donc ! Euh… Rosinette, j’ai perdu la mémoire mais tout de même je sais bien que ta fille est aussi blonde que son frère est brun !! »

Je ne peux m’empêcher de rire, mais, en même temps, je me sens dépassé. Quatre ans, c’est long. J’ai peur de ne pas retrouver ce que j’ai perdu. C’est comme si j’avais un puzzle devant moi, que je voulais le reconstituer, et qu’il me manquait des pièces que je ne trouve pas, malgré tous mes efforts.

Je me lève, pose ma tasse dans l’évier et me dirige vers la porte de la cuisine, tout en disant à ma sœur qu’il fallait absolument que je me repose. Tous ces évènements m’ont fatigué bien plus que je n’aurai pu l’imaginer.

Le brouillard est tout autour de moi. Oui, pour moi, l’amnésie, c’est ce brouillard qui m’entoure. Il m’a semblé qu’il se déchirait un peu lors de l’incident de la biche, mais qu’il reste dense ! Si dense…

Le repas de midi


 

Rose s’affaire dans la cuisine, réchauffant un plat, mettant la table, tout en chantonnant un petit air joyeux. Tout est fin prêt. Alice marche à tout petit pas, humant les bonnes odeurs de la cuisine et vient s’installer à sa place.

« Mmm, ça sent bon ma Rosinette !

– Je l’espère ! J’ai juste fait réchauffer quelques haricots verts que j’avais préparé hier soir, et t’ai fait cuire un steack à point, comme tu l’aimes. Mais auparavant, voici quelques crudités, pour avoir nos cinq fruits et légumes ce jour !

– Oh je crois que tu as fait bien trop à manger pour moi ! Tu sais, je ne mange plus guère, en tout cas, plus comme avant.

– Je le sais bien, ma petite mère chérie, mais tu… nous avons besoin de manger équilibré !

– C’est bien appétissant. Tu es comme ton père, autant artiste que bonne cuisinière. C’est vrai que tu étais tout le temps avec lui quand il cuisinait, pas comme ton frère !

– Justement, je voulais te parler un peu de Nathan, Maman. Tu sais, tu vas le trouver un peu bizarre. C’est le même comme avant, mais il a oublié ce qui s’est passé ces dernières années…

– Tu radotes, Rosie ! Tu me l’as déjà dit ce matin ! Attention, la démence sénile te guette, ma petite chérie ! rajoute-t-elle en riant.

– C’est qu’il m’a paru tellement étrange, perdu plutôt. Ça me fait tout drôle de le voir comme ça. Et je voulais juste te prévenir, avec tout ce qui s’est passé. Et puis cette convocation au tribunal, pour dans six semaines… Et dire qu’il ne se rappelle de rien, lui répond Rose songeuse.

– Comment est-ce arrivé ? Je ne m’en souviens pas ! Tu ne me l’as pas dit, peut-être ?

– Il a traversé une rue sans regarder, une voiture a freiné, l’a à peine touché mais n’a pas pu l’éviter, et il est tombé sur sa tête. Le choc lui a fait perdre la mémoire, mais il n’a aucune égratignure, aucune autre blessure, rien de sérieux sauf sa mémoire. Le médecin dit que, si elle revient rapidement, il n’y aura aucune séquelle.

– Mon Dieu quelle histoire !! Il n’a pas regardé dis-tu ? Mais cela ne lui ressemble pas du tout ! s’affole Alice.

– C’est que je ne t’ai pas tout dit…. commence Rose.

– Tu me fais vraiment peur, là !

– Ne t’inquiète pas, tu vas le voir tout à l’heure sur ses deux jambes, debout et fier comme il peut l’être quand il a fait son intéressant ! Tu verras !

– Mais que ne m’as-tu pas dit alors ?

– Qu’il avait bu, trop bu… » soupire Rose.

Alice repose sa fourchette et regarde son assiette. Elle a trop de viande, elle n’arrive pas à la manger déjà en temps normal, mais là, l’appétit n’y est plus du tout. Rose lui tapote la main comme on rassure un petit enfant.

« Ne t’inquiète pas, ma petite mère, s’il sort de l’hôpital dès le deuxième jour, c’est qu’il va bien. Et puis, on va se charger de la lui remettre à l’endroit, sa petite tête, à mon frérot ! » dit Rose, les yeux dans les yeux de sa mère.

Alice opine de la tête, coupe un minuscule morceau de steak, et commence à la mâcher.

« Tu sais, si tu ne veux pas de viande, ce n’est pas grave pour aujourd’hui.

– Je préfère le steak haché maintenant, c’est plus facile pour moi à manger.

– Je prends note, ma petite mère. Pour Nathan, on va vivre normalement, je pense que ce sera le meilleur moyen de lui redonner sa mémoire. Qu’en penses-tu ? On n’élude pas ses questions, on répète autant de fois qu’il le faut, mais sans te fatiguer non plus, ni toi, ni moi !

– Oui, on peut essayer comme cela. C’est ce que t’a dit le docteur ?

– Non, il ne m’a rien dit, rien précisé, juste qu’il pouvait sortir, et qu’il lui fallait du repos.

– Mais j’y pense, Rosie ? Comment vas-tu faire pour ton travail ? » s’inquiète Alice.

Rose a un petit sourire qui va jusqu’au fond des yeux, une lueur qui éclaire son regard de l’intérieur, une vague d’amour qui passe de son cœur aux yeux de sa mère.

« Gabriel a trouvé une intérimaire pour le courrier et le téléphone, les choses simples. Il s’occupe de mes plus gros clients ainsi que des siens, et Patrick, tu sais, c’est son nouveau collaborateur ! Patrick est en charge des petites affaires. Pour le reste, je peux gérer d’ici grâce à mon ordinateur portable et le téléphone. Il n’y a pas de souci, c’est l’avantage quand on crée sa propre boite avec son mari !

– Et pour tes enfants ?

– Ils vont venir passer la semaine ici, exceptionnellement, ils manqueront l’école, ce qui ravit Théo, tu penses ! Quant à Alexia, elle n’est pas très contente de quitter ses amies, mais c’est comme ça, la famille passe avant tout !  Et puis, elle a son portable elle aussi, tu vas voir, ça a empiré depuis cet été ! Elle ne le quitte plus ! Je me demande s’il n’y a pas garçon sous roche …

– Et bien dis donc, tu mènes tout de main de maître ! Tu es extraordinaire, ma petite Rose, extraordinaire ! dit Alice en riant. Tu penses qu’Alexia fréquente ? Mais elle est bien trop jeune ! Tu lui as parlé de la pilule, j’espère !

– Maman !!! M’enfin ! Je dis que je pense Alexia amoureuse, et non qu’elle fréquente comme tu dis ! D’ailleurs, maintenant on dit sortir avec un garçon… Et puis la pilule, tu penses bien qu’elle connaît tout par cœur… A cet âge, on croit tout savoir, et surtout on croit que ses parents sont d’un âge tellement anté-préhistoriques qu’ils ne savent même pas comment on fait des bébés !! rajoute Rose en riant de plus belle ! Qu’est ce que tu veux comme dessert ? Yaourt ? Pomme ? Compote ? Avec un petit café ?

– Une pomme et oui, ma foi, un bon petit café, pas trop fort ! »

Ainsi se termine le repas, dans la bonne humeur. Rose se met à la vaisselle, Alice veut l’essuyer mais Rose ne l’entend pas de cette oreille. Elle refuse, arguant qu’elle aura bientôt ses enfants pour l’aider, et que c’est une bonne raison pour sa mère de faire sa sieste, comme d’habitude. Alice, vaincue, se retire dans sa chambre.

Arrivée à la maison familiale


Alice et Rose arrivent à la maison familiale sous un beau soleil automnal. Le fond de l’air est vraiment frais, probablement annonciateur d’une gelée pour le lendemain. Le jardin est de toute beauté, les feuilles des arbres sont dorées, rouges, et s’harmonisent naturellement.

Alice sort de la voiture, un pied après l’autre, doucement. Enfin, elle se redresse. Elle est toute émue de revoir sa maison, celle du bon temps d’avant, celle du bonheur avec son Jean-Jacques de mari. Elle a à peine changé depuis cet été. La haie a été taillée, les feuilles mortes ramassées, et la cheminée fume dans la maison.

Rose ouvre la porte d’entrée, s’essuie les pieds sur le paillasson. Alice fait de même, enlève sa veste, l’accroche au porte-manteau et ne peux s’empêcher de remettre sa coiffure en place devant le miroir, comme elle l’a toujours fait. Elle grimace.

« Il ne fait pas bon de vieillir, ma fille ! dit-elle

– Que dis-tu là ? C’est toi qui as choisi de vivre en maison de retraite avec Papa, rien ne t’y obligeait, et rien ne t’y oblige encore !

– Je ne te parle pas de ça, mais de toutes ces rides qui s’amoncèlent, se superposent et qui rendent les joues toutes molles, sans compter le temps infini que te prend chaque acte, chaque tâche à effectuer… Je mets presque la matinée à me rendre présentable, maintenant ! »

Rose sourit à sa mère, elle qu’elle a connu toujours bien apprêtée, toujours coquette. Pour ça, elle n’a pas changé, ça non alors !

« Quant à ton père, tu sais bien que je ne pouvais pas vivre sans lui. Quant il a fallu le mettre dans cette résidence pour personnes âgées, cet hospice pour vieux, je ne pouvais pas le laisser seul là-bas. Il n’avait que moi comme repère, tu le sais bien.

– Je vous ai toujours connu fusionnel, c’est vrai, mais…

– Mais rien du tout, Rosie, rien du tout ! Je suis sa femme, je serai toujours sa femme, je me devais d’être auprès de lui, je l’ai fait jusqu’au bout. C’est ma main qu’il serrait le dernier jour, et c’est mes yeux qu’il a vus au moment ultime. J’ai essayé, tu sais, j’ai vraiment essayé pour qu’il reste à la maison. Mais je ne pouvais plus. C’était trop dur. Il ne savait plus où il était, ne trouvait plus les toilettes tout seul, ne savait même plus comment faire pour se brosser les dents. Je n’avais pas la force à mon âge d’affronter tout ça pour lui. J’ai essayé, je te le promets, j’ai essayé mais je n’ai pas pu…

– Je le sais Maman, tout le monde le sait ! C’est difficile le quotidien avec une personne atteinte d’alzheimer !

– Je suis contente : tu n’as pas dit un alzheimer ! Il n’était pas sa maladie, mais sa maladie me l’arrachait à petits feux. »

Alice soupire, les yeux soudainement remplis d’une infinie tristesse. Elle part au salon s’asseoir dans son fauteuil, comme toujours chaque fois qu’elle venait ici.

Elle est bien lasse. Cela faisait maintenant près de deux ans qu’elle était veuve, et avait encore bien du mal à s’en remettre. Les dernières années avaient été si difficiles. Elle se sentait usée. Heureusement qu’il lui restait ses deux enfants.

Et dire qu’elle avait failli ne pas en avoir. Au début, elle n’en voulait pas, elle ne se sentait pas l’âme d’une mère. Alors elle avait fait en sorte de ne pas en avoir. Puis à l’âge de trente ans, ne pas avoir d’enfant l’avait taraudé, il lui en fallait un, au moins pour ne pas être trop différente. A cette époque là, les femmes étaient nées pour être mère, et ne pas en avoir rendait différent Alors elle avait eu Rose. Elle avait adoré être mère, elle s’était découverte un instinct maternel infaillible, fort. A ce moment-là, elle aurait voulu remplir la maison de rires d’enfants. Mais Nathan s’était fait attendre, douze ans… Elle avait 45 ans au moment de sa naissance, et ce moment là était gravé à tout jamais, parce que c’était la dernière fois qu’elle enfanterait, elle le savait.

Elle l’avait gâté son Chouchou, elle en avait pris d’autant plus soin qu’il était le dernier. Et Rose était de la partie, elle était une excellente « deuxième mère » pour lui. Elle voulait toujours le promener dans son landau, lui donner à manger, l’habiller,… jusqu’à ce qu’elle fréquente ! Mais ce lien fort entre les deux enfants est toujours resté, même aujourd’hui. Si Nathan avait besoin, c’est Rose qu’il appelait, en premier, toujours.

Alice ne lui en voulait pas, comment aurait-elle pu en vouloir à celui qui avait peint en rose les années de la déchéance de Jean-Jacques ? Nathan a toujours été là pour elle, pour son père, pour sa sœur. Ils étaient une famille, qui s’était agrandie avec le mariage et la naissance de deux enfants chez Rose.

Mais ce qu’Alice espérait le plus au monde, c’est que Nathan ne reste pas seul et fonde lui aussi sa famille. Il était temps qu’il s’en préoccupe. Elle allait mourir, un jour ou l’autre. Et elle voulait qu’il ne soit pas seul ce jour-là, parce que Rose avait son Gabriel et ses enfants, mais lui, qui aurait-il avec lui ?

La surprise de Rose


Rose regarde sa montre. Il lui reste une petite heure devant elle avant que Nathan n’arrive. Ça devrait le faire.

Elle sonne, attends qu’on l’autorise à entrer. Elle prend les escaliers et non l’ascenseur, surtout depuis qu’elle y est restée enfermée une après-midi entière avec son frère quand elle était petite. La porte s’ouvre. Rose entre dans une salle où tout est aseptisé mais où règne une odeur un peu désagréable.

Elle est dans son fauteuil, en train de regarder la télé, somnolant presque.

« Bonjour Maman ! C’est moi, c’est Rose !

– Rose ! Comme ça me fait plaisir ! Comme ça fait longtemps ! » répond une voix chevrotante.

« Comment vas-tu ma fille ?

– C’est à moi de te demander ça, Maman.

– Tu sais, chaque journée est identique, si ce n’est le dimanche car il y a une nappe sur la table au moment du repas. Ça va comme on peut, ma fille. Dis-moi, pourquoi es-tu là aujourd’hui ? Ce n’est pas dimanche !

– C’est vrai, ce n’est pas dimanche. Je suis là parce que Nathan est à Cherbourg et que je suis passée le voir.

– A Cherbourg dis-tu ? Mais ? Que lui arrive-t-il ? Je croyais qu’il ne voulait plus y mettre les pieds ?

– Je n’en sais rien. Et Nathan non plus. Il est tombé sur la tête et ne se souvient plus de rien. Plus exactement, il ne se souvient pas de ces quatre dernières années. Mais ne t’inquiète pas, il va bien. D’ailleurs, il doit arriver tout à l’heure à la maison. Si tout va bien, tu pourras sans doute passer quelques jours avec nous. Tu veux bien ?

– Nathan est où précisément ? Il arrive comment ? Il ne prend pas sa voiture, j’espère ! Tu ne m’as pas tout dit… Je le vois dans tes yeux !

– Maman… – Rose soupire- Tu ne peux rien lire dans mes yeux parce que j’ai très peu dormi ces deux derniers jours et que je suis fatiguée. Et non, Nathan ne prend pas sa voiture, c’est un taxi qui va l’emmener. »

Rose prend la main de sa petite mère dans la sienne. Elle lui sourit tendrement, même si elle se sent un peu lasse, elle doit bien l’avouer. Elle s’installe près d’elle, regardant d’un œil distrait « Des jours et des vies » sur la 3. Petit moment de partage, doux moment de bien-être. La complicité entre la mère et la fille est toujours là, quoiqu’il se passe, quoiqu’elles deviennent. Parce qu’elle est la mère. Parce qu’elle est la fille.

A la fin de l’épisode, Rose se lève et dit doucement :

« Maman, je vais voir la directrice, elle a dû arriver. Tu es d’accord pour passer la semaine avec nous ?

– Comment pourrais-je te dire non ? Il est grand temps que je sorte de mon fauteuil, tu ne crois pas ? »

Rose sourit.

« Je reviens tout de suite ! Tu vas mettre « Amour, Gloire et Beauté ?  »

– Non, pas aujourd’hui. Je vais plutôt regarder ce que je vais mettre dans ma valise, parce que tu m’emmènes maintenant, n’est ce pas ?

– Avec grand plaisir, ma chère petite mère ! »

Rose sort en fermant doucement la porte, sa mère ne supportant plus les bruits brusques et forts. La directrice est dans son bureau. Après avoir exposé sa demande, la directrice donne son accord, à condition toutefois qu’il y ait une garde à domicile au moins la nuit, et que l’infirmière passe matin, midi et soir, pour le traitement d’Alice. Evidemment, Rose l’avait prévu. Il ne lui restait plus qu’à prévenir son mari et voir s’il pourrait la rejoindre au moins ce week-end.

Il est temps à présent de partir à Boutteville. Rose prend d’autorité le bras de sa mère, et la valise de l’autre main. Passage obligé par l’ascenseur. Rose sert les dents. Alice marche à petits pas, mais son air ravi montre l’envie qu’elle a de s’éloigner de son quotidien. Rose ouvre la portière de la voiture, aide sa mère à monter, et charge la valise dans le coffre. Elle prend le volant et démarre doucement.

Alice ne cesse de papoter de tout et de rien, elle rit du bonheur que lui fait Rose. Et Rose est heureuse de voir sa mère heureuse. Il faut si peu de choses en fin de compte pour être heureux.

Rose roule tranquillement. Chaque minute passée compte mais surtout pour la balance du bonheur. Elle regarde à nouveau sa montre. Elles seront à l’heure.

Mon mal de tête, Rose et moi !


La jeune femme est revenue. Ma foi, Olivier, mon voisin de chambre, a raison : c’est un joli brin de femme. Mais voilà qu’on frappe à la porte, et qu’on entre. Revoilà ma grande sœur chérie !

« Rose !

– Oui, c’est moi, frérot ! Bonjour, Mademoiselle ! »

Capucine rougit et préfère s’en aller. Dommage… J’aurais bien voulu qu’elle reste encore un peu. Elle m’a dit s’appeler Capucine Laurent et j’ai cru comprendre que c’est elle qui m’avait percuté avec son ambulance. Je ne peux pas lui en vouloir, de toute façon, je ne me souviens pas du tout de ce qui s’est passé. Si ça se trouve, je suis complètement en tort…

Rose s’installe sur mon lit, me donnant les revues qu’elle m’a achetées. Elle a son regard des jours soucieux, le front marqué par un pli, comme l’avait notre mère. Et moi qui ai toujours mal à la tête ! Ils ne sont pas censés vous soulager à l’hôpital ?

« Nathan ? Le médecin m’a dit que tu pourrais sortir demain si tu passes une bonne nuit. Nous irons dans la maison familiale, à Boutteville. Ce sera bien mieux pour te reposer et prendre des forces. C’est bien là que tu comptais te rendre hier soir ?

– Je ne crois pas, plutôt dans un hôtel… le Bellevue je crois ! Ah non, c’est vrai, ça c’était en 2006. Je ne me souviens pas. Le docteur t’a dit ce que j’avais ? Car, à moi, il n’a rien dit d’autre que « mm, intéressant… »

– Il m’a parlé d’une amnésie rétrograde, mais que c’était passager, que tu retrouverais ta mémoire.

– Tu parles au conditionnel, je n’ai pas rêvé ?

– Et bien, là, c’est un peu tôt pour se prononcer, mais comme tu es jeune… »

Ma sœur ne saura décidément pas mentir, en tout cas pas à moi ! Je me demande si ce n’est pas plus sérieux que ça, mon mal de tête… Mais bon, chaque chose en son temps. Quand nous serons à la campagne, loin de cet hôpital, elle me racontera ma vie, ce qu’elle en sait tout du moins.

« Donc demain matin, je sors ? C’est la bonne nouvelle du jour, ça !

– Oui, tu devrais sortir »

Je jette un œil vers Olivier, un regard un peu de défi comme de victoire, car moi, je vais m’en aller d’ici ! Je n’ai rien à y faire, ici. Ma vie est dehors.

Tandis que Rose se plonge dans la lecture d’un magazine, je ne peux m’empêcher de penser à Sabine. Comment se fait-il qu’elle ne m’ait pas donné signe de vie ? Je suis inquiet, je sens bien que, si Rose ne m’en parle pas, c’est qu’il a dû se passer quelque chose. Qu’a-t-elle dit tout à l’heure ? Ah oui, elle va plutôt bien pour ce qu’elle en sait…

D’un coup, mon cœur s’arrête de battre… puis repart au ralenti. En fait, elle m’a quitté… C’est ça, elle m’a quitté ! Comment vais-je faire pour contenir tout mon amour pour elle ? Je ne peux pas croire à une telle chose, mon cœur me l’aurait dit s’il n’y avait plus qu’indifférence entre nous… Mais peut-être que l’accident m’a projeté dans mon passé où j’avais encore des sentiments pour elle ?

Sabine… Où es-tu ? Je pousse un énorme soupir sans même m’en rendre compte. Rose me serre la main, tendrement, avec toute son affection dans ses yeux.

Je préfère fermer les yeux. Le vertige recommence, il m’étreint la poitrine, il m’étreint le cœur… L’angoisse est là, sourde, lointaine, mais tellement présente…

« Tu as mal à la tête ? me demande Rose.

– Oui…

– C’est normal, avec tout ce que tu as bu hier soir ! »

Je m’asseois d’un bond dans le lit. Ai-je bien entendu ?

« Qu’est ce que tu as dit ? Tout ce que j’ai bu ? Tu divagues !! J’ai bu une bière, c’est tout !

– Une bière, sans aucun doute, mais accompagnée d’autres bières … Tu avais 0,82 gramme d’alcool dans le sang !

– Pétard !

– Tu l’as dit !! »

Et bien, je comprends mieux pourquoi j’ai si mal à la tête !! Tout de même, voilà que je me découvre alcoolique… Aurai-je donc tant changé en quatre années ?

Une entrevue tant attendue


Rose se remet doucement de toutes ces émotions. Il y a quelques heures encore, elle croyait qu’il vivait ses dernières heures même si le caporal de la gendarmerie avait tout fait pour la rassurer. Elle se dirige vers le bureau des infirmières ; mais, comme de bien entendu, la salle est vide. Rose fait le tour des couloirs et finit par trouver une aide-soignante qui lui indique le bureau du médecin chef de service, Marc Fontaine.

Elle frappe à la porte un peu timidement. Elle se gourmande et frappe un peu plus énergiquement.

« Entrez ! » dit une voix chaleureuse.

Rose ouvre la porte et se trouve face à un bureau plutôt en désordre… Elle a toujours pensé que les médecins étaient des personnes très ordonnées, mais celui-là doit confirmer la règle !

« Que puis-je pour vous, Madame ?

– Je suis Rose Dupin, la sœur de Nathan Dupin qui a été hospitalisé hier soir dans votre service. Je voudrais avoir quelques informations sur la santé de mon frère.

– L’avez-vous vu ?

– Oui, à l’instant ! Il me dit qu’il a perdu la mémoire de ces quatre dernières années et que pour lui, on est le 26 Novembre 2006 aujourd’hui. A part ça, il me paraît plutôt en bonne forme.

– Sur le plan physique, à part un léger traumatisme crânien, rien de bien grave, je vous rassure, votre frère va plutôt bien. Il est tombé de toute sa hauteur sur sa tête mais surtout, il avait quelque 0,82 gramme d’alcool dans le sang. C’est sur le plan moral que je suis plus inquiet.

– Vous voulez dire qu’il avait bu ? Mais ? Cela ne lui ressemble pas du tout !!

– Oui, il était complètement ivre, ce qui explique qu’il n’a pas vu l’ambulance.

– L’ambulance ? Mais enfin, de quoi me parlez-vous ? »

Le médecin lève un sourcil étonné mais sa voix se veut rassurante, tant il sent l’angoisse palpable de Rose.

« Les gendarmes ne vous ont-ils donc rien expliqué ? Votre frère a traversé sans regarder et s’est fait percuter par une ambulance. Dans son malheur, il a eu beaucoup de chance car l’ambulancière est une femme prudente qui ne roulait pas bien vite et qui a eu de très bons réflexes. Cela dit, votre frère étant dans l’incapacité de parler au moment de son admission, nous avons cherché des éléments de son identité. C’est alors que nous avons découvert une lettre dans sa poche, lettre qui nous fait penser que votre frère avait … Comment vous annoncer cela ?

– Dites les choses, c’est tout ! Je peux tout encaisser.

– Nous pensons que c’est volontairement que votre frère a traversé sans regarder… »

Rose accuse le coup, comme frappée par un coup dans le ventre. Elle relève la tête et poursuit :

« Vous voulez dire que c’était une tentative de suicide ? Vous avez cette lettre ?

– Non, nous l’avons restituée à votre frère.

– Suicidaire, Nathan… Quel choc ! En même temps, avec tout ce qu’il a vécu ces derniers temps, cela ne m’étonne qu’à moitié… Et cette histoire de perte d’années, qu’il ne se souvienne pas de ce qu’il a vécu ? Je trouve ça bizarre. Normalement, quand on est amnésique, on ne se rappelle même pas son nom… Alors comment se fait-il qu’il ne se rappelle pas de ces quatre années là ? Serait-ce un déni ? »

Marc prend le temps de la réflexion, cherchant à se faire bien comprendre.

« Je ne pense pas, même si on ne peut pas l’exclure. Il présente plutôt les symptômes d’une amnésie rétrograde, qu’on appelle encore amnésie d’évocation. Cela signifie qu’il a oublié ce qui s’est passé au moment de l’accident et une période donnée de temps avant l’accident, ici les fameuses quatre années. Il est possible que la mémoire lui revienne, ou pas…

– Ou pas ? Mon pauvre petit frère …

– Cela dit, ne vous inquiétez pas trop. S’il passe une bonne nuit, il pourra sortir dès demain vers 11h00, après la visite de l’interne.

– Je vous remercie, Docteur, pour le temps que vous avez bien voulu m’accorder. Juste une dernière question… Nathan aura-t-il un suivi médical ? Et si oui, par qui ? Par vous ?

– Oui, bien entendu, il devra être suivi dès sa sortie. Je peux le prendre en charge si vous le désirez, mais à mon cabinet. Tenez, voici ma carte ! Prenez rendez-vous avec ma secrétaire, précisez-lui que votre frère souffre d’amnésie rétrograde afin qu’elle vous donne un rendez-vous le plus tôt possible. Bonne journée, Mademoiselle ! »

Marc Fontaine, le médecin, lui serre la main doucement mais fermement, avec un sourire qui réchauffe le cœur de Rose. Certes, ce docteur ne sait quasiment rien des problèmes de Nathan, mais là, elle se sent un peu moins seule face à l’abîme qui s’était ouvert devant elle il y avait seulement quelques heures.

Rose, à peine sortie de l’hôpital, se met à la recherche d’une boutique de vêtements pour homme. Elle hèle un taxi qui la dépose en centre ville, devant la première boutique venue. Ses achats effectués, elle repart dans le même taxi pour l’hôpital, n’oublie pas de prendre quelques revues pour son frère. Elle met son plus beau sourire sur ses lèvres, frappe à la chambre n° 331, entre et se trouve face à face avec une inconnue plutôt jolie.

La femme au foulard rouge


Capucine repart au distributeur de boissons, se prend un expresso. Tout en touillant son café dans le verre en plastique, elle attrape son téléphone portable et regarde l’heure. Il est midi passé. Heureusement, c’est son jour de repos. Elle décide de rentrer chez elle tout en se promettant de revenir en fin d’après-midi pour voir son Nathan, comme elle l’appelle désormais. Une bonne douche, un repas chaud, ça devrait faire beaucoup de bien.

La dernière gorgée avalée, elle prend son sac, et se dirige vers la porte automatique. Une femme en imper blanc et au foulard rouge arrive au même moment, au pas de course. Capucine se met sur le côté pour l’éviter, mais la femme au foulard fait de même et la bouscule. Des excuses de part et d’autre… Capucine prend le chemin de son ambulance et rentre à la maison.

La femme au foulard demande à l’accueil le numéro de la chambre de Monsieur DUPIN, qui a été admis hier au soir en urgence. Elle se fait expliquer le chemin, et continue son chemin toujours en courant. Il faut qu’elle le voie, qu’elle s’assure qu’il va bien, comme les gendarmes le lui ont dit tout à l’heure au téléphone.

Tous ces couloirs qui se ressemblent… Elle a l’impression d’être dans un véritable labyrinthe. Elle s’exhorte au calme ; ce serait quand même mieux que Nathan ne voit pas son air affolé.

Enfin la chambre 331. Elle remet son foulard rouge en place, tire sur son imper blanc, et toque à la porte.

Une petite voix lui dit d’entrer. Elle ouvre la porte, se prépare au choc. Mais non, Nathan est toujours égal à lui-même. Il n’a même pas de bandage, de bleus… Rien ! Il a l’air d’aller bien mais son expression perdue lui met la puce à l’oreille.

« Nathan… Tu vas bien ? Comment te sens-tu ?

– Ah Rose, si tu savais… Attends, laisse-moi te regarder… Tu as changé de coiffure ? Je ne sais pas, on dirait que tu n’es pas tout à fait la même que quand je t’ai vu avant-hier.

– Tu ne m’as pas vu avant-hier, mais la semaine dernière, à Paris !

– A Paris ? Ah oui, c’est vrai… 2010…

– Comment ça 2010 ?

– Tu sais, sœurette, pour moi, là, on est le 21 novembre 2006, et tout le monde me dit qu’on est le 4 novembre 2010… Je ne comprends pas …

– Ah !! C’est pour ça que tu as dit que j’habitais à La Roche sur Yon !! Je comprends mieux… Les gendarmes m’ont recherché et heureusement m’ont retrouvé ! Tu sais, j’habite Paris, ça va faire un an et demi déjà… Tu ne te rappelles de rien ?

– Non, de rien… Je suis allé à mon hôtel, le Bellevue à Cherbourg, je suis descendu boire une bière au bar, et puis le trou noir ! Un trou noir de quatre années… Oh ? Et Sabine ? Qu’est-elle devenue ?

– Sabine… Ecoute, je crois qu’on en parlera plus tard. Tu sais ce que je vais faire ? Je vais aller te chercher quelques revues, et du linge propre aussi.

– Pourquoi ne veux-tu pas en parler ? Elle est morte dans l’accident, c’est ça ?

– Non pas du tout, elle est en vie, et elle va plutôt bien pour ce que j’en sais. Je te raconterai ton histoire, ce que j’en sais du moins, mais pour l’heure, laisse-moi le temps de me trouver un hôtel, ok ? Je vais te chercher des revues, et je reviens le plus vite possible. Et je vais te faire mettre le téléphone. Là je te mets mon nouveau numéro, celui dont tu dois te souvenir n’existe plus. A tout à l’heure mon frère chéri ! Je t’aime ! »

Le choc est rude pour Rose qui s’attendait à tout sauf à ça. Comment lui expliquer tout ce qui s’est passé pendant ces quatre années, comment aborder le procès auquel il a été convoqué et qui aura lieu dans six semaines, comment lui dire l’incompréhensible et tout ce qui n’a pas été dit. Elle sort de la chambre tout en lui promettant d’être là dans moins de deux heures. Elle referme la porte et s’appuie contre le mur. Il faut qu’elle trouve le médecin cet après-midi, il faut qu’il lui explique comment c’est possible un trou de quatre années quasi jour pour jour. Elle passe devant le bureau des infirmières, leur demande si elle pourra voir le docteur qui suit Nathan. La réponse est positive, bien entendu, mais pas avant 18h00 voire 19h mais elles lui transmettront sa demande.

Rose repart, à la fois plus légère et plus inquiète. Elle pressent que le plus dur reste à venir, mais elle préfère ne pas y penser. Elle se concentre sur ici et aujourd’hui, ne faire qu’une chose à la fois, pour éviter à l’angoisse de monter.

L’amour ?


l’amour est encore plus précieux
que tous les trésors du monde
un sourire bien plus gracieux
qu’une pièce polie et bien ronde

l’amour est si peu de chose
qu’il a pour emblème une rose
l’amour est tout partout où tu es
vis, aime, voilà le véritable secret

photo trouvée sur le net

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