Les derniers kilomètres


Capucine le regarde d’un œil professionnel et attentif. Nathan vient de devenir un peu plus blanc que la normale. Elle lui propose d’ouvrir la fenêtre mais il refuse tout en s’enfonçant davantage dans son fauteuil. Elle lui propose de s’arrêter un instant et de prendre l’air, de se dégourdir, mais Nathan ne veut pas davantage sortir du véhicule. Alors elle lui rappelle qu’elle aimerait mieux qu’il vomisse dehors plutôt que dedans l’ambulance. Cela fait sourire l’homme abattu qu’elle a devant elle. Il finit par avouer qu’il a encore mal à la tête mais pas du tout de nausée et qu’on peut continuer la route.

Nathan a l’air de ruminer dans son coin et la conversation se fait difficile avec lui. Alors que Capucine aurait aimé le connaître davantage, il préfère regarder la route.

« Attention !! Devant !!» crie Nathan.

Reportant son attention sur la route, Capucine aperçoit alors une biche qui traverse la route devant elle. Elle n’a que le temps de braquer vers la droite, et de freiner en toute urgence. Capucine et Nathan sont projetés vers le pare-brise. Seule, leur ceinture de sécurité les empêche de percuter la vitre. La biche apeurée jette un œil vers la conductrice, donne un dernier coup de rein juste au moment où la voiture arrive sur elle. Sa patte évite de quelques millimètres l’aile avant gauche de la voiture. Capucine relâche la pression sur la pédale de frein. Nathan part aussitôt en arrière, comme une poupée qui ne peut pas se tenir, sa tête venant frapper le repose-tête.

Capucine s’arrête quelques mètre plus loin. Soulagée, elle soupire et se retourne vers son passager, livide.

« Il faut regarder la route, devant vous, quand vous conduisez !! lui dit-il, encore sous le coup de l’émotion.

– Vous avez raison. Cela dit, je ne roulais qu’à 70 km/h au lieu des 90 ici, et heureusement, sinon je n’aurais pas pu éviter la biche. Vous voulez sortir un peu ? Marcher ? répond-elle, d’une voix rassurante. Je suis désolée de vous avoir fait peur.

– Je vous l’avais dit : je n’aime pas être conduit ! Je savais bien qu’il fallait que je prenne le volant ! »

Nathan la regarde avec colère, reprenant peu à peu ses esprits. Ses yeux fulminent mais son regard change soudainement. On peut lire à présent de la stupeur, de la perplexité et comme un immense effort de réflexion.

Capucine met ça sur le compte de la frayeur rétrospective. Le corps de Nathan se détend progressivement, même si un pli sur son front reste, preuve de la concentration dont il fait preuve. Il se renfonce dans le fauteuil et lâche :

« C’est bon ? Vous vous sentez mieux ? On peut repartir ? Et regardez devant vous, cette fois !» d’un ton qui se voudrait énervé mais qui traduit plutôt une lassitude certaine. Il ferme les yeux, comme épuisé.

Capucine passe la première et démarre en douceur, comme à son habitude. Evidemment, il a fallu qu’une biche traverse devant eux au moment où elle le regardait. Evidemment, il a fallu que ce soit encore avec Nathan. Mais enfin !! Que se passe-t-il chez elle pour faire preuve d’autant d’inattention ?? se dit-elle, agacée, sentant sa culpabilité à nouveau revenir avec force.

Nathan se tait. Il se mure dans un silence profond. Ne serait que sa respiration rapide qui le trahit, on pourrait croire qu’il s’est endormi. Les derniers kilomètres se font ainsi, dans le silence. Capucine respecte cela. Elle sait bien que les patients, surtout les amnésiques, ont des moments de repliement sur soi-même.

Enfin, ils arrivent à Boutteville. Son GPS lui indique le chemin jusqu’à la maison. Le portail de la maison est ouvert. Capucine entre et roule doucement sur les gravillons qui annoncent, comme une sonnette mélodieuse, leur arrivée. Nathan ouvre les yeux et esquisse un sourire. Il se redresse, défait sa ceinture bien que l’ambulance ne soit pas encore à l’arrêt. Capucine fait le tour du rond-point, matérialisé par un cercle de verdure sur lequel des rosiers voient leurs dernières roses se faner et tomber, maculant le vert d’un rose passé.

Enfin, Capucine s’arrête devant la porte d’entrée. Nathan ouvre sa portière, met un pied par-terre, puis le deuxième, enfin s’extirpe du véhicule. Il referme la portière avec douceur, ce qu’apprécie Capucine. Puis il s’étire comme un grand fauve qu’on aurait enfermé des heures durant dans une minuscule cage. Capucine ne peut s’empêcher de sourire. Elle attrape son sac, se met à sa hauteur et se dirige vers la sonnette quand la porte s’ouvre.

Une femme ouvre la porte, sourire aux lèvres, s’essuyant les mains dans un torchon. Il s’agit de sa sœur, il n’y a aucun doute là-dessus : ils ont un véritable air de famille. Certes, elle parait un peu plus âgée que Nathan, mais elle a le même sourire que lui, les mêmes yeux gris. Et si Nathan est brun, elle est châtain clair.

« Bonjour, je vous ramène votre frère ! » dit Capucine en tendant la main vers Rose.

Rose lui tend la main avec chaleur mais tout son corps reste tendu vers Nathan. Son regard se charge d’inquiétude, mais Nathan lui offre deux bises claquantes sur chacune de ses joues. Il se tourne vers Capucine, lui prend son sac des mains et lui dit, avec gentillesse :

« Merci de m’avoir ramené entier, sain et sauf, Mademoiselle ! Je vous dis bon retour, sans biche ce coup-ci ! »

Rose marque l’étonnement avec le sourcil droit relevé mais ne dit rien.

« Je vous dis à mardi ? répond Capucine.

– A mardi ? Et pourquoi donc ?

– C’est moi qui viens vous chercher pour votre consultation avec le Docteur Marc Fontaine.

– Ah bon ? Je ne savais pas, dit Nathan un peu étonné. Et pourquoi donc ? Je n’ai pas besoin d’un médecin, je vous remercie !

– Vous avez une légère amnésie suite à votre accident, et vous allez voir le docteur en consultation pour cette amnésie. Votre sœur est au courant, n’est ce pas Madame ? »

Rose acquiesce et dit à son frère qu’il ne s’inquiète pas s’il ne se rappelle de rien, qu’elle se charge d’être sa mémoire le temps que la sienne lui revienne, et que d’aller voir ce docteur pourrait sûrement l’aider à la recouvrer plus vite.

Capucine serre la main de Nathan, puis celle de Rose avec les mots de salut qui conviennent. Puis elle remonte dans son ambulance, éteint les gyrophares bleus et démarre, non sans un dernier regard vers le frère et la sœur qui entrent à l’intérieur de la maison.

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Le Taxi-Ambulance


 

L’ambulance démarre doucement. Je m’installe au fond du siège passager, vérifie une nouvelle fois ma ceinture de sécurité. J’ai l’impression de ne pas avoir quitté l’hôpital quand je regarde ma conductrice avec sa blouse blanche. Je me sens nerveux, un peu trop proche d’elle en fait. J’aurais dû me mettre à l’arrière, finalement… J’ai envie d’une cigarette, terriblement besoin d’aspirer une bouffée de nicotine !

« Vous ne vous sentez pas bien ? me demande-t-elle

– A vrai dire, je meurs d’envie de fumer, mais j’imagine que ce n’est pas possible ici, grommelé-je.

– Vous imaginez très bien ! me répond-elle avec un vrai sourire. Plus sérieusement, je vous croyais non-fumeur. Ça fait longtemps que vous avez commencé ?

– Eh bien, en fait, depuis mes années lycée ! Mais je n’ai pas trouvé l’ombre d’un briquet ou d’un paquet de clopes dans ce qu’on appellera mes affaires. C’est assez étrange alors que je fume deux paquets par jour…

– Peut-être avez-vous arrêté de fumer ? Les anciens fumeurs gardent des habitudes et des envies, même après de nombreuses années de sevrage.

– Peut-être, je ne saurai dire. Mais cela m’étonnerait.

– C’est parce que je conduis que vous êtes nerveux ? demande-t-elle avec sincérité.

– Je le crains… Je ne veux pas vous contrarier, d’autant plus que vous tenez ma vie entre vos mains, mais c’est vrai que je préfère conduire. »

Elle me sourit toujours. C’est fou ce que ça la rend belle, ce sourire. Il illumine tout son visage et ses yeux sont éclairés de l’intérieur, sans compter cette petite fossette à la joue droite…

Elle me rappelle Sabine quand on a commencé à se voir comme voisins puis comme amis. Sabine avec ses yeux noisettes qui riait tout le temps, pour un oui, pour un non. Quand je l’ai rencontrée, elle emménageait dans l’appartement en face. Elle attendait dehors le camion de déménagement ; le vent menaçait de faire tomber son chignon et faisait s’envoler sa robe bleue. Il faisait beau. Je crois même que le soleil riait lui aussi de la voir rire aux éclats !

Je ne peux m’empêcher de soupirer, un vrai soupir qui vient du cœur. Soupir qu’elle ne manque pas de remarquer aussitôt !

« Je vous assure, je suis très prudente ! A moins que ce ne soit pas ma conduite qui vous fasse soupirer ?

– Oui… Non…

– Oui ou bien non ? me taquine-t-elle.

– Non ce n’est pas votre conduite, je pensais.

– Ah… Alors c’est le soupir d’un cœur amoureux, d’un cœur qui se languit… n’est ce pas ? »

Je la regarde, assez surpris de sa réponse. J’en fronce les sourcils pendant que j’essaye de trouver le fil de sa pensée.

– Je crois que je viens de tomber juste ! En fait, ne cherchez pas… C’est que vous avez dit, tout à l’heure à votre voisin de chambre, à l’hôpital, qu’elle n’était pas venue !

– Moi ? J’ai dit ça ? Vraiment ?

– Mais oui, vraiment !

– Eh bien ça alors ! Je ne m’en souviens pas ! Mais oui, c’est à cause d’elle. Sabine…

– C’est joli, comme prénom. »

Je la regarde à nouveau mais ne répond rien. Elle me fait la conversation, ça doit faire partie de son travail. Mais au fond, elle ne s’intéresse pas vraiment à ce que je peux dire. Je me concentre sur la route. Ces paysages font partie de mon enfance et pourtant, à chaque fois, il y a quelque chose de différent, une subtile nuance qui fait que ce n’est pas pareil. Le soleil joue à cache-cache avec les arbres, formant des silhouettes allongées sur la route. Je voudrais être déjà arrivé. Je voudrais savoir ce qui s’est passé. Je voudrais comprendre son absence. Je voudrais être à demain et que tout aille bien.

« Vous êtes bien silencieux tout d’un coup, un peu songeur même.

– Oui.

– On dit de moi que je suis une excellente oreille à qui l’on peut tout confier. Je ne répète rien à personne. Alors si quelque chose ne va pas, n’hésitez pas ! D’autant plus qu’il nous reste encore quelques kilomètres à parcourir dans cette voiture.

– Ambulance !

– Taxi ? propose-t-elle en riant.

– Taxi-ambulance ! Vendu !

– Va pour taxi-ambulance.

– Je n’ai pas envie d’en parler. Il me manque trop d’éléments. Je ne sais pas où j’en suis, ni dans ma tête, ni dans ma vie. C’est comme si j’étais sur « pause ». Alors, non, je n’ai pas envie d’en parler. Merci pour me l’avoir proposé. »

Elle me jette un coup d’œil, acquiesce de la tête puis se concentre sur la route. Je soupire à nouveau. Pourquoi ne me dit-on pas tout ? Pourquoi ma mémoire ressemble-t-elle à un énorme trou de gruyère ? Pourquoi ai-je encore mal à la tête ? Pourquoi ?

Le Départ


Je finis la dernière cuillerée de la compote. Les repas à l’hôpital sont réputés pour être fades, mais là, j’avoue, j’ai trouvé ça plutôt bon. Peut-être parce que j’avais grand faim ! Je me demande si cette compote n’est pas faite maison, elle fond dans la bouche délicieusement.

On toque à la porte qui s’ouvre sur une blouse blanche, particulièrement attrayante et souriante.

« Bonjour Monsieur DUPIN ! me lance-t-elle.

– Bonjour Mademoiselle…

– Je suis Capucine et je viens vous ramener chez vous. Peut-être vous rappelez-vous de moi ?

– Non, Mademoiselle, je ne me souviens pas de vous, mais avec toutes les blouses qui vont et viennent ici, il est possible que je vous ai déjà vu ? ».

Elle me regarde étrangement, comme si elle voulait sonder mon âme. Son regard est vraiment pénétrant, il rentre par mes yeux et ses yeux cherchent une réponse à une question que je ne connais pas. Ses yeux sont bleu-vert, couleur outremer. J’ai l’impression qu’un peu d’océan entre en moi et cela me trouble. Son regard est pénétrant mais non insistant. Il vient de s’écouler un temps infini, du moins me semble-t-il.

Elle reprend, d’un ton professionnel mais gardant son sourire :

« C’est bien possible en effet mais là, il est l’heure de nous en aller. Avez-vous préparé vos affaires ?

– Euh.. Oui, je n’ai pas grand-chose de toute façon.

– Et si vous faisiez un dernier tour ? Regardez dans votre placard, dans la table de chevet et à la salle de bains, sait-on jamais. »

Et joignant le geste à la parole, elle prend mon sac et le pose sur le lit. Elle m’attend. J’ouvre le placard, a priori rien n’est à moi. Dans mon dos, mon voisin de chambre prend la parole :

« Nathan ? Votre côté, c’est celui de droite ! Il reste un pull qui ne m’appartient pas, ce doit être le vôtre. »

Je prends le pull bleu marine, l’examine mais ne le reconnaît pas. Il est à ma taille cependant, et manifestement trop petit pour mon voisin. Je le pose dans mon sac, mais ne suis pas convaincu. J’ouvre le tiroir de la table de chevet, y prends des magazines et une montre. Je jette un œil dans la salle de bains, mais là, je ne sais pas, rien ne doit être à moi.

Je ferme mon sac. D’ailleurs, même lui, je ne suis pas sûr qu’il soit à moi, mais je ne vais pas ergoter : ce que je veux, c’est partir d’ici ! Alors, que tout ça soit à moi ou pas, peu m’importe. Je regarde mon voisin, il a cet air qu’ont les gens quand ils voudraient être à notre place. Mais il a l’air si fatigué en même temps que je compatis à son envie et à sa tristesse.

« Merci l’ami de m’avoir tenu compagnie, lui dis-je.

– C’était un plaisir, Nathan ! Juste une chose ! Quel est votre secret ? Celui que vous cachez… Vous pouvez bien me le dire, maintenant que vous partez.

– Un secret ? Mais quel secret ? Je ne sais pas de quoi vous parlez ! »

Il me lance un regard incrédule, puis d’un ton dépité, il me dit :

« Vous restez dans votre petit rôle d’amnésique, alors ? Ok, mais je suis sûr d’une chose, Monsieur Nathan : c’est que je n’ai pas fini d’entendre parler de vous. Il est bien dommage que vous vous obstiniez à vous taire, car cela fait baisser l’estime que j’ai de vous.

– Je vous assure ! Je n’ai pas de secret, c’est juste qu’il me tarde de savoir pourquoi elle n’est pas venue. Je ne sais pas d’où vous tenez que j’ai un secret, je ne comprends pas du tout.

– Bon retour, Monsieur Nathan, bon retour ! »

Et il se retourne dans son lit, ne voulant plus rien avoir à faire avec moi. De son côté, la jolie blouse blanche me regarde de nouveau bizarrement. J’attrape mon sac et me dirige vers la porte.

« Vous venez ? lui dis-je.

– Oui, bien sûr, attendez, je vous ouvre la porte. Voulez-vous que je vous aide à porter votre sac ?

– Non merci, je ne suis pas malade, et il n’est pas bien lourd. »

Elle referme la porte derrière nous puis commence à marcher d’un pas rapide, m’emmenant à travers un labyrinthe de couloirs, de portes à passer. Enfin, me voilà dehors. Je m’arrête le temps de prendre une bonne inspiration. Ça fait du bien d’être enfin à l’air libre. Un arbre me fait face, sa dernière feuille tombe en virevoltant devant moi. Le fond de l’air est vraiment frais en ce début d’après-midi d’automne, mais le soleil se fait généreux. Je ferme les yeux un bref instant. Elle se rapproche de moi :

« Tout va bien, Monsieur DUPIN ?

– Oui, tout va bien maintenant que je suis sorti de cette horrible chambre.

– L’ambulance est garée sur la droite, ça ira ?

– Puisque je vous dis que je ne me suis pas senti aussi bien depuis… depuis… Quoi ? Une ambulance ? Je n’ai pas besoin d’ambulance !! Un taxi fera l’affaire !

– Et bien nous dirons que mon ambulance sera votre taxi pour aujourd’hui ! Je ne peux pas vous laisser partir, le médecin a été très clair : je dois vous ramener chez vous. Ne vous inquiétez pas, j’ai l’adresse et je connais bien la région, me répond-elle avec un grand sourire.

– D’accord, mais je monte à l’avant dans ce cas !

– C’est bien comme ça que je l’entendais ! »

Je m’asseois à la place du mort. Je ne suis pas très rassuré, j’espère qu’elle est bonne conductrice. Je n’ai jamais aimé me faire véhiculer, je préfère être au volant de tout engin à moteur. Mais là, je n’ai guère le choix.

Elle démarre l’ambulance, allume ses gyrophares bleus et commence à rouler doucement.

Qui l’emmène à la compta ?


 

Capucine se rend directement au bureau des infirmières, afin d’avoir tous les détails de la sortie de son Nathan, comme elle l’appelle toujours. Elle s’est arrangée avec Bastien qui en avait reçu la mission. Son cousin, Marc FONTAINE, l’a rassuré quant à l’état de santé de son accidenté, et même s’il est amnésique pour l’instant, ça ne devrait pas durer, enfin normalement.

« Bonjour les filles ! Comment va ? Pas trop dur, ce vendredi ? » lance-t-elle d’un ton joyeux.

Sophie lui lance un regard un peu bizarre, comme si elle cherchait à savoir ce que Capucine pouvait bien cacher. Depuis le temps qu’elles travaillent ensemble, elles se connaissent bien !

« C’est toi qui viens t’occuper de Monsieur DUPIN, et non Bastien ?

– Oui, c’est moi, je lui devais une journée de rtt… Pourquoi ? Y a-t-il un souci ?

– Non, non, c’est que c’est curieux que ce soit toi qui vienne, puisque c’est toi qui l’as renversé !

– Alors là, merci pour ta réflexion ! répond Capucine d’un ton taquin, Et c’est toi qui me dis ça ! Plus sérieusement, la sortie est faite ?

– Oui pour nous, non pas tout à fait d’un point de vue administratif. Il faut qu’il aille signer quelques documents pour la comptabilité. Et pas de trans pour son toubib, on s’en est déjà occupées.

– Vous êtes géniales, les filles ! Vous avez vu dehors, le beau soleil qu’il fait ? »

Sophie prend alors l’air le plus menaçant qu’elle connaisse, mais Capucine éclate de rire. Impossible de continuer ainsi, mais ce n’est pas grave, Sophie attend son heure, et elle arrivera sûrement un jour : il faut juste qu’elle trouve quelque chose à faire à un moment opportun, genre à la fin de son service… Il faut dire qu’entre les deux collègues et amies, les blagues sont monnaie courante !

Capucine reprend :

« Plus sérieusement, qui l’emmène à la compta ?

– Toi ? Puisque tu te proposes si gentiment, lui répond malicieusement Marina.

– Ok, ça roule ma poule ! »

Sophie et Marina se regardent, complices, et leur air amusé interpelle Capucine. Mais elles ne veulent rien lui dire, si ce n’est : « C’est super sympa à toi de t’en occuper, nous, on est surchargées de travail ! »

Capucine s’arrête au niveau de la porte, et les regarde, se demandant si la prochaine surprise ne serait pas pour elle… Elle regarde au-dessus de la porte, il n’y a rien. Sur la poignée non plus. Et les filles rient de plus belle !

« Bon, allez-y, dites-le moi ! On ne va pas y passer la nuit, là !

– On dirait que tu y tiens un peu à ton Nathan ? Toi dont la moindre démarche administrative pour une entrée ou une sortie te rebute, tu es toute guillerette à l’idée d’emmener un patient, qui soit-dit en passant, que tu as emmené ici par ta faute !

– Vous délirez totalement, là ! Je ne comprends pas du tout ! De quoi me parlez-vous ? Vous voulez que je vous dise, précise-t-elle plus sérieusement, je n’arrête pas de me dire que c’est de ma faute s’il est amnésique. C’est vrai, c’est moi qui l’ai percuté et je m’en veux vraiment. Alors si je peux faire quelque chose pour arranger ça, je le ferai. Je me sens responsable, voilà ! »

Sophie ne sourit plus, Marina non plus. Elles ne veulent pas vexer leur meilleure collègue ambulancière. Elles croyaient sincèrement que Capucine pourrait enfin faire la rencontre qu’elle attend depuis si longtemps.

« Désolée, Capu, je ne voulais pas… Je.. Désolée, vraiment !

– Je ne vous en veux pas, mais c’est la première fois que je renverse quelqu’un, que ce soit ou non ma faute. Ce n’est pas facile pour moi de me coucher avec ça sur la conscience. Je sais que ça aurait pu être bien pire, je sais qu’il n’a pas regardé avant de traverser et qu’il avait bu. Mais c’est moi qui n’ai pas freiné à temps ! Moi et personne d’autre ! »

Sophie s’approche de son amie, lui mets la main sur son épaule.

« Tu sais, si tu as besoin d’en parler, je suis là. Marina aussi. N’hésite pas, viens quand tu veux ! Je comprends, tu sais, je ne voulais pas te blesser, mais juste te taquiner, c’est tout. Et pour les formalités administratives, on s’en est déjà occupées tout à l’heure, Mademoiselle Huguette est montée lui faire signer ses papiers. Tu n’as donc pas à l’emmener là-bas. On voulait te faire marcher, et comme il ne se rappelle rien, il t’aurait accompagné sans mot dire.

– C’est à ce point son amnésie ?

– Oui, mais c’est normal, c’est une amnésie post traumatique, et c’est limite banal. C’est le temps qui passe qui dira si c’est grave ou pas, mais là, non, ne t’inquiète pas, c’est une réaction de son cerveau qui est logique. Tu te rappelles le numéro de sa chambre ? »

Capucine sourit et ne lui répond pas. Il va être l’heure de ramener son protégé à la maison, et surtout il va être l’heure de le découvrir un peu plus. Elle a un peu plus d’une demi-heure pour ça.

Elle sort du bureau des infirmières, se dirige vers la chambre n° 331, et frappe.

La vie continue


Capucine est troublée depuis la visite qu’elle a faite à Nathan. Elle s’en veut terriblement même si, au fond, elle ne se sent pas vraiment responsable. Mais tout de même, le voilà amnésique par sa faute.

Au volant de son ambulance, elle soupire tout en regardant la route.

Bastien, son collègue et ami de presque toujours, s’étonne :

« Toi d’habitude si gaie, si pleine de bonne humeur, te voilà devenue pensive, soucieuse et même un peu rêveuse. Que t’arrive-t-il ?

– Oh… Rien… Pas grand-chose, vraiment !

– Pas grand-chose ? Je crois, moi, que tu as un secret si affreux et si horrible que tu n’oses le partager avec moi ! Je ne comprends pas, la confiance est notre mot-clé à tous les deux. Tu as toujours été là pour moi, et là… je me sens mis de côté.

– Bastien ! Tu es un frère pour moi, ne dis pas de bêtise ! Je ne te cache rien, en tout cas rien de bien grave ! »

Elle soupire à nouveau, puis s’entendant soupirer, elle sourit en le regardant.

« Ne t’inquiète pas, mon ami, c’est juste que je m’inquiète pour un … euh… un patient.

– Un patient ? Oh tu dois penser à ce petit garçon que nous avons emmené en urgence, lundi soir ? Pauvre petit, il m’a fait de la peine, il avait l’air de tellement souffrir…

– Quoi ? Le petit garçon ? Ah oui… C’est vrai, il m’a fendu le cœur, mais que veux-tu, nous avons fait notre boulot, Dieu, lui, fera le reste… avec les médecins bien entendu. Non, ce n’est pas lui qui me tracasse. C’est… un homme…

– Un homme ? Ma Capucine amoureuse ? C’est bien ça ?

– Ne dis pas n’importe quoi !!! Non, cet homme, c’est celui que j’ai percuté mercredi soir, tu sais bien ? Je t’en avais parlé !

– Oui, l’inconnu qui avait trop bu… Et tu te préoccupes de cet individu ?

– Ne dis pas individu ! C’est quelqu’un de bien, je crois. Je suis allée le voir pour m’excuser et …

– Tu es allée le voir pour t’excuser ? Et ?… Ne me dis pas que tu culpabilises ! Remarque, je te comprends, nous passons notre vie à transporter des malades vers les soignants, et on n’a jamais envie d’en envoyer un nous-même. Mais cet inconnu s’est quasiment jeté sous tes roues…

– Justement ! C’est ça le problème ! Marc est chargé du dossier de cet homme, et à la pause café, il m’a parlé d’une lettre que Nathan avait dans sa poche, lettre qui lui fait dire que ce ne serait peut-être pas un accident. J’en suis toute bouleversée. Je ne pensais pas que notre ambulance pourrait être un jour l’engin choisi pour mourir.

– Ma petite, tu n’aurais peut-être pas dû reprendre le travail aussitôt. Je crois que tu es encore sous le choc de ce petit accident. Tu connais Marc ? Dès qu’il peut mettre du psy chez un patient, il le fait ! Ne te tracasse plus. Mais dis-moi, tu l’appelles par son prénom maintenant ?

– Nathan ? Ben oui… puisqu’on ne connaissait pas son nom !

– Je te parle de Marc !! Je ne te savais pas si intime que ça avec lui… Je te croyais même plutôt fâchée avec lui ! »

Capucine rit.

« C’est tout de même mon cousin ! Les fâcheries entre nous, ça ne dure jamais bien longtemps ! Et puis finalement, je suis bien contente qu’on soit réconciliés tous les deux. Tu sais, Nathan, j’ai vraiment peur de lui avoir fichu sa vie en l’air. Ce serait dommage, un si bel homme…

– Je crois qu’il t’a un peu tapé dans l’œil, cet inconnu qui boit pour se suicider sous tees roues…

– Ne dis pas n’importe quoi ! »

Capucine s’arrête devant l’immeuble, se garant en double file. Bastien sort, appuie sur une sonnette et lui fait signe qu’il monte à l’étage chercher le patient. Elle met ses warnings. Elle se sent un peu rassérénée d’avoir pu un peu parler à son meilleur ami.

La porte de l’immeuble s’ouvre, une mamie toute tremblante au bras de Bastien. Capucine sort ouvrir la portière arrière.

« Bonjour Madame ! dit-elle avec un grand sourire. On vous amène bien à l’hôpital Louis-Pasteur ? »

La vie continue comme toujours, se dit-elle. Rien n’est changé, rien n’est vraiment changé… Mais est-ce vraiment sûr ?

Mon mal de tête, Rose et moi !


La jeune femme est revenue. Ma foi, Olivier, mon voisin de chambre, a raison : c’est un joli brin de femme. Mais voilà qu’on frappe à la porte, et qu’on entre. Revoilà ma grande sœur chérie !

« Rose !

– Oui, c’est moi, frérot ! Bonjour, Mademoiselle ! »

Capucine rougit et préfère s’en aller. Dommage… J’aurais bien voulu qu’elle reste encore un peu. Elle m’a dit s’appeler Capucine Laurent et j’ai cru comprendre que c’est elle qui m’avait percuté avec son ambulance. Je ne peux pas lui en vouloir, de toute façon, je ne me souviens pas du tout de ce qui s’est passé. Si ça se trouve, je suis complètement en tort…

Rose s’installe sur mon lit, me donnant les revues qu’elle m’a achetées. Elle a son regard des jours soucieux, le front marqué par un pli, comme l’avait notre mère. Et moi qui ai toujours mal à la tête ! Ils ne sont pas censés vous soulager à l’hôpital ?

« Nathan ? Le médecin m’a dit que tu pourrais sortir demain si tu passes une bonne nuit. Nous irons dans la maison familiale, à Boutteville. Ce sera bien mieux pour te reposer et prendre des forces. C’est bien là que tu comptais te rendre hier soir ?

– Je ne crois pas, plutôt dans un hôtel… le Bellevue je crois ! Ah non, c’est vrai, ça c’était en 2006. Je ne me souviens pas. Le docteur t’a dit ce que j’avais ? Car, à moi, il n’a rien dit d’autre que « mm, intéressant… »

– Il m’a parlé d’une amnésie rétrograde, mais que c’était passager, que tu retrouverais ta mémoire.

– Tu parles au conditionnel, je n’ai pas rêvé ?

– Et bien, là, c’est un peu tôt pour se prononcer, mais comme tu es jeune… »

Ma sœur ne saura décidément pas mentir, en tout cas pas à moi ! Je me demande si ce n’est pas plus sérieux que ça, mon mal de tête… Mais bon, chaque chose en son temps. Quand nous serons à la campagne, loin de cet hôpital, elle me racontera ma vie, ce qu’elle en sait tout du moins.

« Donc demain matin, je sors ? C’est la bonne nouvelle du jour, ça !

– Oui, tu devrais sortir »

Je jette un œil vers Olivier, un regard un peu de défi comme de victoire, car moi, je vais m’en aller d’ici ! Je n’ai rien à y faire, ici. Ma vie est dehors.

Tandis que Rose se plonge dans la lecture d’un magazine, je ne peux m’empêcher de penser à Sabine. Comment se fait-il qu’elle ne m’ait pas donné signe de vie ? Je suis inquiet, je sens bien que, si Rose ne m’en parle pas, c’est qu’il a dû se passer quelque chose. Qu’a-t-elle dit tout à l’heure ? Ah oui, elle va plutôt bien pour ce qu’elle en sait…

D’un coup, mon cœur s’arrête de battre… puis repart au ralenti. En fait, elle m’a quitté… C’est ça, elle m’a quitté ! Comment vais-je faire pour contenir tout mon amour pour elle ? Je ne peux pas croire à une telle chose, mon cœur me l’aurait dit s’il n’y avait plus qu’indifférence entre nous… Mais peut-être que l’accident m’a projeté dans mon passé où j’avais encore des sentiments pour elle ?

Sabine… Où es-tu ? Je pousse un énorme soupir sans même m’en rendre compte. Rose me serre la main, tendrement, avec toute son affection dans ses yeux.

Je préfère fermer les yeux. Le vertige recommence, il m’étreint la poitrine, il m’étreint le cœur… L’angoisse est là, sourde, lointaine, mais tellement présente…

« Tu as mal à la tête ? me demande Rose.

– Oui…

– C’est normal, avec tout ce que tu as bu hier soir ! »

Je m’asseois d’un bond dans le lit. Ai-je bien entendu ?

« Qu’est ce que tu as dit ? Tout ce que j’ai bu ? Tu divagues !! J’ai bu une bière, c’est tout !

– Une bière, sans aucun doute, mais accompagnée d’autres bières … Tu avais 0,82 gramme d’alcool dans le sang !

– Pétard !

– Tu l’as dit !! »

Et bien, je comprends mieux pourquoi j’ai si mal à la tête !! Tout de même, voilà que je me découvre alcoolique… Aurai-je donc tant changé en quatre années ?

Mon voisin d’hôpital


A nouveau je suis seul dans cette chambre d’hôpital dont la peinture des murs déteint jusque sur le moral des patients. Comment croire qu’on peut guérir dans cet univers si triste ? Je n’ai pas de chance, je suis du côté de la porte, et je ne vois pas grand-chose de la fenêtre. Il y a une chose de bien, dans cette affaire, c’est que mon voisin n’est pas trop contrariant puisqu’il passe son temps à dormir.

Evidemment, c’est à ce moment-là qu’il se retourne vers moi :

« Bonjour ! Moi c’est Olivier, je suis là pour un moment encore mais j’espère qu’ils vont me laisser sortir demain ! Ils me promettent toujours ma sortie dès le lundi, mais le vendredi comme par hasard, ce n’est plus possible, ils ne veulent pas faire de sortie une veille de week-end…

– Mmm ça ne sera pas mon cas ! Je n’ai rien, je vais donc sortir demain !

– Eh bien, vu ce qu’ils vous ont dit ce matin, ce n’est pas gagné !

– Parce que vous avez tout entendu ? Je vous croyais endormi…

– Que d’un œil seulement. »

Et bien là, c’est que du bonheur. Il est très rassurant comme bonhomme. Je ne sais pas ce qu’il a mais ça n’augure rien de très positif tout ça.

« Elle était bien mignonne votre amie du matin ! Toute chamboulée comme ça, elle avait un charme fou …

– Mon amie du matin ? Mais qu’est ce que vous racontez ?

– Oui, celle que vous n’avez pas laissé parler, qui m’a donné l’impression d’avoir dormi contre la porte de notre chambre… La petite jeune femme d’avant la visite du grand ponte… Je vais finir par croire que vous avez un réel problème de mémoire, vous !! On n’oublie pas si facilement un joli minois !!

– Cette fille-là ? Je ne la connais pas. Je ne sais pas qui c’est. Peut-être est-ce une de mes collègues ? Ou une voisine ? Ou… Je n’en sais rien ! Vous m’embrouillez là !! Et puis, là, je ne veux plus parler, j’ai bien trop mal à la tête …

– Donc vous êtes réellement amnésique ? J’ai du mal à vous croire …

– Pourquoi est-ce si incroyable ?

– Vous connaissez votre nom, vous donnez les indications pour qu’on retrouve un de vos proches, vous avez peur pour une femme, Sandrine…

– Non, pas Sandrine, Sabine !

– Qu’est ce que je disais… Et vous dites ne rien vous rappeler de ces dernières années ? Allons, à d’autre mon ami ! Je ne suis pas né de la dernière pluie ! Vous cachez un secret … »

Je suis complètement interloqué par l’attitude de mon voisin. Comment ose-t-il seulement me juger ? Je lui tourne le dos, du moins le plus possible à cause de la perfusion qui me gêne pour me mettre sur le côté. Je me sens bien seul dans ce lit. Si lui ne me croit pas, qui me croira ?

La suite de Nathan, Capucine et les autres…


Oui, la suite dans quelques heures de votre feuilleton préféré (j’espère !!). Je vous fais un petit résumé ?

Nathan, un soir de grosse déprime, écrit une lettre à sa soeur, Rose. Il l’écrit dans un bar, accompagné d’un nombre certain de bières. Il glisse la lettre dans sa poche, sort de ce bar pour gagner sa chambre d’hôtel et traverse la rue sans regarder.

Hélas, Capucine a beau freiner ; son ambulance percute Nathan qui tombe dans les pommes. Les secours l’emmènent aux urgences en observation suite à sa chute sur la tête. Elle les accompagne. Au petit matin, elle rend visite à Nathan qui ne sait plus trop où il en est : il a perdu la mémoire des quatre dernières années… Cette visite est interrompue par celle des médecins. Capucine doit partir.

Une femme au foulard rouge arrive en courant dans le hall d’entrée, bouscule Capucine qui en sort. Cette femme, c’est Rose, la soeur de Nathan. Elle se rend au chevet de son frère mais ne reste pas bien longtemps. Elle sort rassurée mais surtout bouleversée, lui promettant de revenir très vite…

Voilà… Vous y êtes ? ça vous est revenu ? Pour l’histoire depuis le début, il vous suffit de cliquer sur la catégorie “Nathan, Capucine et les autres dans « Ne lui dis jamais que… »”. Le premier chapitre de l’histoire est le dernier tout en bas de la page !

Bonne lecture !!

La femme au foulard rouge


Capucine repart au distributeur de boissons, se prend un expresso. Tout en touillant son café dans le verre en plastique, elle attrape son téléphone portable et regarde l’heure. Il est midi passé. Heureusement, c’est son jour de repos. Elle décide de rentrer chez elle tout en se promettant de revenir en fin d’après-midi pour voir son Nathan, comme elle l’appelle désormais. Une bonne douche, un repas chaud, ça devrait faire beaucoup de bien.

La dernière gorgée avalée, elle prend son sac, et se dirige vers la porte automatique. Une femme en imper blanc et au foulard rouge arrive au même moment, au pas de course. Capucine se met sur le côté pour l’éviter, mais la femme au foulard fait de même et la bouscule. Des excuses de part et d’autre… Capucine prend le chemin de son ambulance et rentre à la maison.

La femme au foulard demande à l’accueil le numéro de la chambre de Monsieur DUPIN, qui a été admis hier au soir en urgence. Elle se fait expliquer le chemin, et continue son chemin toujours en courant. Il faut qu’elle le voie, qu’elle s’assure qu’il va bien, comme les gendarmes le lui ont dit tout à l’heure au téléphone.

Tous ces couloirs qui se ressemblent… Elle a l’impression d’être dans un véritable labyrinthe. Elle s’exhorte au calme ; ce serait quand même mieux que Nathan ne voit pas son air affolé.

Enfin la chambre 331. Elle remet son foulard rouge en place, tire sur son imper blanc, et toque à la porte.

Une petite voix lui dit d’entrer. Elle ouvre la porte, se prépare au choc. Mais non, Nathan est toujours égal à lui-même. Il n’a même pas de bandage, de bleus… Rien ! Il a l’air d’aller bien mais son expression perdue lui met la puce à l’oreille.

« Nathan… Tu vas bien ? Comment te sens-tu ?

– Ah Rose, si tu savais… Attends, laisse-moi te regarder… Tu as changé de coiffure ? Je ne sais pas, on dirait que tu n’es pas tout à fait la même que quand je t’ai vu avant-hier.

– Tu ne m’as pas vu avant-hier, mais la semaine dernière, à Paris !

– A Paris ? Ah oui, c’est vrai… 2010…

– Comment ça 2010 ?

– Tu sais, sœurette, pour moi, là, on est le 21 novembre 2006, et tout le monde me dit qu’on est le 4 novembre 2010… Je ne comprends pas …

– Ah !! C’est pour ça que tu as dit que j’habitais à La Roche sur Yon !! Je comprends mieux… Les gendarmes m’ont recherché et heureusement m’ont retrouvé ! Tu sais, j’habite Paris, ça va faire un an et demi déjà… Tu ne te rappelles de rien ?

– Non, de rien… Je suis allé à mon hôtel, le Bellevue à Cherbourg, je suis descendu boire une bière au bar, et puis le trou noir ! Un trou noir de quatre années… Oh ? Et Sabine ? Qu’est-elle devenue ?

– Sabine… Ecoute, je crois qu’on en parlera plus tard. Tu sais ce que je vais faire ? Je vais aller te chercher quelques revues, et du linge propre aussi.

– Pourquoi ne veux-tu pas en parler ? Elle est morte dans l’accident, c’est ça ?

– Non pas du tout, elle est en vie, et elle va plutôt bien pour ce que j’en sais. Je te raconterai ton histoire, ce que j’en sais du moins, mais pour l’heure, laisse-moi le temps de me trouver un hôtel, ok ? Je vais te chercher des revues, et je reviens le plus vite possible. Et je vais te faire mettre le téléphone. Là je te mets mon nouveau numéro, celui dont tu dois te souvenir n’existe plus. A tout à l’heure mon frère chéri ! Je t’aime ! »

Le choc est rude pour Rose qui s’attendait à tout sauf à ça. Comment lui expliquer tout ce qui s’est passé pendant ces quatre années, comment aborder le procès auquel il a été convoqué et qui aura lieu dans six semaines, comment lui dire l’incompréhensible et tout ce qui n’a pas été dit. Elle sort de la chambre tout en lui promettant d’être là dans moins de deux heures. Elle referme la porte et s’appuie contre le mur. Il faut qu’elle trouve le médecin cet après-midi, il faut qu’il lui explique comment c’est possible un trou de quatre années quasi jour pour jour. Elle passe devant le bureau des infirmières, leur demande si elle pourra voir le docteur qui suit Nathan. La réponse est positive, bien entendu, mais pas avant 18h00 voire 19h mais elles lui transmettront sa demande.

Rose repart, à la fois plus légère et plus inquiète. Elle pressent que le plus dur reste à venir, mais elle préfère ne pas y penser. Elle se concentre sur ici et aujourd’hui, ne faire qu’une chose à la fois, pour éviter à l’angoisse de monter.

Fait divers : une ambulance renverse un piéton devant un bar…


L’ambulance a pilé net, heurtant quand même le piéton qui ne l’a pas vu. Elle ne roulait pas vite, elle avait fini sa mission et rentrait pour débaucher. Capucine a beau être ambulancière, ça lui a fait un choc de voir cet homme devant sa voiture tomber et ne pas se relever. Tout de suite, elle appelle les secours. Puis elle écarte les badauds.

“Monsieur ? Monsieur ? Vous m’entendez ? Serrez ma main si vous m’entendez !”

Mais rien ne se passe. L’homme ne bouge pas. Elle vérifie s’il respire, si son coeur bat. Oui, tout va bien de ce côté là. Mais l’homme est tombé sur la tête et a perdu connaissance. Les pompiers arrivent enfin. Le médecin diagnostique un probable léger trauma crânien, et rassure Capucine :

“Il est complètement paf, c’est pour ça qu’il n’a pas regardé quand il a traversé. Rassurez-vous, il ne doit pas avoir grand chose, vous ne rouliez pas vite du tout, il est juste mal tombé. On le transfère aux urgences pour effectuer quelques examens complémentaires. Par contre, vous, vous êtes bien pâlichonne. Asseyez-vous que je vous examine.

– Cela m’a fait un choc, je l’avoue mais ça va bien. Je vous suis jusqu’à l’hôpital.”

Capucine fait les cent pas dans la salle d’attente, culpabilisant de n’avoir pas été assez attentive. Elle ne savait même pas son nom !

Pendant ce temps-là, l’homme reprend doucement conscience, par vagues. Sa tête lui fait mal, il se sent nauséeux. Il ouvre une paupière mais la referme aussitôt, la lumière est éblouissante et insupportable. Il gémit doucement et aussitôt une main fraiche se pose sur son front.

“Ne bougez pas comme ça, tout va bien, Monsieur, tout va bien.

– Mais ? Où est-ce que je suis ?

– A l’hôpital, vous avez eu un petit accident de voiture, mais tout va bien. Restez calme, s’il vous plait. Comment vous appelez-vous ?

– Mon nom ? Euh… Je ne sais pas ! L’hôpital, dites-vous ? Mon nom ?

– Ne vous agitez pas, nous nous occupons de vous. Oui, votre nom. Nous avons trouvé une lettre dans la poche de votre pantalon. Elle était signée Nathan. Vous vous appelez Nathan ?

– Je ne sais pas. J’ai si mal à la tête !”

L’homme se rendort, assommé tant par l’alcool que par le choc subi. Le médecin vient expliquer à Capucine que l’homme a repris connaissance mais qu’il va rester quelques jours en observation. Elle demande alors à le voir, ce qui lui est accordé mais seulement pour un bref moment.

Capucine met le masque et la blouse que lui tend l’infirmière, puis entre dans la chambre de l’homme. Elle le regarde, encore un peu bouleversée. Il a l’air si paisible. Il ouvre un œil, lui sourit, puis se rendort sans avoir dit un mot. Au pied de son lit, un prénom : Nathan… L’infirmière lui demande alors de sortir et l’informe qu’elle pourra revenir voir son ami demain à partir de 13h00.

Elle sort mais ne peut s’empêcher de lui jeter un dernier regard. Elle est rompue, tous ses membres lui font mal. Elle s’assied près du distributeur de café, baille, se roule en boule et s’endort.

Quel temps fait-il chez moi ?

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