la dernière lettre

Mes chers enfants, mon tendre et cher mari,

Je vais commencer cette lettre par une histoire, une histoire vraie, une histoire qui dit en entier l’histoire, sans mettre de côté la vérité.

C’est l’histoire de Jeannot, le fils de Lolotte, celle qui a enfanté sans jamais donner le nom du père. Vous savez, Jeannot, celui qui habitait la dernière maison du village, la plus isolée. Jeannot, un homme de peu, avait bien eu du mal à avancer dans la vie. Tout était plus difficile pour lui, parce qu’il était le « fils à Lolotte » comme on disait dans le pays. Où qu’il aille, il était reconnu. Non pas qu’il était mal habillé ou sale, non plus qu’il ne savait pas se tenir, mais il était connu comme le loup blanc, comme si son « non-nom » était inscrit sur son front en lettres lumineuses. C’était un infatigable travailleur qui gagnait à la sueur de son front chaque sou qu’il possédait. On ne l’avait jamais vu boire ni jouer et encore moins courir la gueuse ! Les gens du coin pensaient qu’il cachait bien son jeu, qu’il ne pouvait pas être aussi parfait qu’il semblait l’être, surtout quand on savait d’où il venait : c’est-à-dire de nulle part !

Ah ça, on peut dire qu’il en a bavé des ronds de chapeau, cet homme-là ! A toujours devoir défendre son beefsteak, à sans arrêt se battre pour obtenir gain de cause ou simplement un toit pour dormir.

Jeannot faisait peur ! Il faisait peur parce qu’il était différent. Ce n’était pas visible au premier abord, ni même au deuxième. Il était différent parce qu’il avait un secret, et ce secret le rongeait à chaque minute de sa vie. Dans ses yeux, quand on osait le regarder bien en face, ce secret se devinait par une ombre qui passait dans son regard, une étincelle qui venait illuminer le vert-doré de ses prunelles ou par une discrète pâleur qui apparaissait et disparaissait comme par enchantement.

Lolotte n’en avait jamais rien su. Elle était morte de chagrin sitôt que son Jeannot avait quitté sa maison pour vivre sa vie. Cela aussi, il le portait dans son cœur ; il le portait sur son cœur.

Oui, cela faisait partie de son secret : son cœur battait la breloque. La seule fois où il avait franchi le seuil du cabinet, le docteur qui l’examinait avait eu un mouvement de surprise et Jeannot avait cru son secret découvert, surtout quand le médecin lui avait expliqué que son cœur fonctionnait mal.

A la lecture de ces mots, vous pensez peut-être avoir découvert son secret, n’est ce pas ? Vous pensez qu’il était mal aimé et qu’il ne savait pas aimer ? C’est bien mal le connaître.

D’ailleurs, mes chers enfants, si vous lisez cette lettre, c’est que vous êtes chez le notaire et que je ne suis plus de ce monde, tout comme Jeannot dont je vous conte son histoire, si brève soit-elle.

Oui, son cœur battait la breloque, mais il ne pouvait pas l’empêcher de battre de cette manière : parfois si lentement que le temps ralentissait au point qu’il tombait sur ses genoux, les mains sur son cœur ; d’autres fois si vite qu’il avait l’impression que son cœur voulait sortir de son corps et qu’il en devenait tout rouge.

Jeannot, c’était un bon gars, un vrai bon gars comme on n’en fait plus, comme j’aurai voulu que tu sois Antoine, comme tu as fini par devenir Marie.

Tout le monde s’est toujours demandé pourquoi vous ne vous ressembliez pas tant que ça, pourquoi le mariage avec Henri, mon cher et tendre, avait été aussi rapide… C’est que je t’attendais Marie, je t’attendais déjà. Et toi mon doux ami, le mari le plus merveilleux que je n’aurai jamais demandé à avoir, toi tu as été là pour moi à la seconde où je te l’ai demandé. Tu as été là sans jamais juger, prenant tout à ta charge, pour m’éviter le déshonneur.

Car oui, j’avais le béguin, un vrai, un grand, un incroyable béguin pour Jeannot, et c’est lui, ton père, ma belle Marie. Henri l’a toujours su, je ne le lui ai jamais caché mais Jeannot m’avait demandé de partir car si nous nous marions, c’était te priver d’une chance qu’il n’avait jamais eue : avoir un nom. Lui n’était que Jeannot, fils à Lolotte. Il a toujours veillé sur toi, de loin. Il a toujours su ce qui t’arrivait : ton mariage avec Francis, tes deux si beaux enfants, et le dernier prénom qu’il a dit avant son dernier souffle fut le tien Marie.

Antoine, ne me juge pas trop durement même si tu avais deviné. Oui, je t’ai toujours compris sans même que tu aies un mot à dire, et ce soir de Nouvel An, quand tu as aperçu Jeannot, tu as alors regardé Marie d’un œil nouveau.

Vous êtes mes deux plus beaux trésors, soyez heureux maintenant que toute la vérité a été dite. Et toi mon Henri, tu n’as plus à te tracasser, juste à veiller sur nos enfants, notre plus belle réussite. Je vous aime tous.

Tendres Baisers,

Maman.

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4 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. angieantia
    Oct 13, 2010 @ 08:20:21

    Un merveilleux testament d’Amour, la libération d’un secret devenu trop lourd, une lettre d’adieu emplie d’Amour …
    Magnifique de te retrouver chère Marie-Christine, surtout de cette manière,
    Bisous sur ton coeur généreux,
    Anita

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  2. giselefayet
    Oct 13, 2010 @ 13:12:19

    Magnifique lettre Marie Sourire , les secrets ne sont révélés bien souvent que chez le notaire et rarement avec cette chaleur dans l’écriture et le partage .
    Bonne journée
    Bisous

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  3. claudielapicarde
    Oct 13, 2010 @ 13:36:06

    Il fallait que ce fut dit et c’est merveilleusement bien fait, quelle belle preuve d’amour.
    Bonne journée, bises

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    Réponse

  4. pierre
    Oct 14, 2010 @ 18:50:02

    Belle histoire!Matière a un roman en concentré.

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